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Mon père

J’ai laissé papa à mon éducation, à ma mémoire sélective, à mes idéaux.
A quinze ans, le lycée, pour moi c’était le bonheur, m’instruire, apprendre, ramener de bonnes notes. L’avenir était tout tracé, à quinze ans quand on travaille bien à l’école, qu’on aide bien ses parents, qu’on est une jeune fille sage, pourquoi l’avenir serait-il brouillé ?
Les conflits, les soucis à cette époque les enfants en étaient préservés. Je voyais bien des dysfonctionnements, mais comment imaginer la cruauté, la réalité, l’injustice de la vie. Le bien, le mal … il n’y avait pas encore eu les cours de philosophie pour manier les mots et les idées, pour les mêler surtout.
Il y a la réalité et le rêve, la vérité et les mensonges, le mensonge et les vérités de chacun. Et l’illusion, le théâtre, la vie et le jeu de la vie, les apparences, ah oui les apparences.
Mon avenir était tracé, une belle ligne toute droite ouverte devant moi. Ligne brisée.Ton enfant était mort, j’avais surmonté toutes les maladies qui t’avaient fait trembler. Ta maladie était bien plus grave, tu as soigné le mal par le mal, la folie nous a gagné de tes délires. Il y a ceux qui voient des insectes, des rats, des trous béants dans les murs. Je ne sais pas si ce fut ton cas, aussi.
Tes délires étaient horribles pour toi. Des cauchemars pour moi. Dans ton cerveau malade, torturé, se mêlaient justement toutes ces contradictions et tes souffrances, les trahisons qui t’avaient anéanti  transposaient, superposaient nos visages. Dans tes délires elle devenait moi, je prenais son visage.  ”Tu ne dois pas faire ça, pas comme elle, ne fait pas comme elle.”
Je n’étais pas elle, je ne lui ai jamais ressemblé, tu avais tellement peur de ça pour moi, pour toi, que tu me voyais à 12, 13 ans petite fille innocente, ignorante, là devant toi agir comme elle.
Tes propos ce soir-là ! Comment voulais-tu que je comprennes ? j’imagines tes visions, l’horreur de me voir te tromper, comme elle le faisait depuis toujours sans doute, tour à tour nos visages se confondant.
Une fois de plus elle nous a trahis, et toi et moi. toi parce qu’elle a prêté foi à ta folie, moi parce qu’elle a fait comme toi, elle s’est vue en moi, me prenant elle aussi pour elle, jugeant son enfant comme elle-même, incapable de confiance, incapable seulement de se rendre à la raison du médecin appelé.
“Non madame je n’examinerais pas votre fille, elle n’a rien fait, votre mari délire, ça n’est pas la première fois ? alors !”
Pauvre papa, elle n’a cru personne, ni moi, ni le médecin, ni ce jeune homme qui voyait le ciel lui tomber sur la tête, ni sa mère qu’il n’avait pas quitté de cette sordide soirée. Et elle nous a laissé tous seuls, avec nos souffrances, toi dans tes délires, dans tes tortures. Moi avec ma peur, tremblante de tous mes muscles, de tout mon être, seule, dans le noir à traverser et la peur de ta folie.
Et jamais personne n’a demandé ce qui s’était passé ce soir-là. Jamais plus personne n’en a reparlé. Toi tu as oublié bien sûr ou peut-être pas, mais tu ne pouvais pas parler de ça si la conscience t’en est revenue un jour. J’espère que jamais tu n’as revécu cela, parce que tu l’as vécu, hallucinante vérité, véritable hallucination. J’ai été témoin de quelques autres de tes délires, je sais que tu les as vécus intensément, alors oui j’espère que celui-là tu l’as complètement oublié.
Dans tous ces effets. Tu as tellement souffert, tu avais tellement peur pour moi.
Je ne donne pas toutes les excuses, je te donne celle de l’amour que tu nous as porté, l’amour que tu nous as manifesté, montré, prouvé.
Ta surveillance au coin de la rue, c’était de l’amour, ce délire d’un soir maudit, c’était de l’amour. Ta rudesse, ton exigence quand après son absence de quelques jours, pour que je fasse tout propre, que tout soit bien rangé à son retour, c’était de l’amour. Elle t’as tout enlevé, elle t’a coupé de ta chère famille, tu n’avais plus que nous deux et tu nous aimais, totalement.
Je suis assez vieille aujourd’hui pour avoir cessé depuis longtemps l’idéalisation, je sais tes parts d’ombre, je sais certains de tes défauts, pas tous, je n’ai pas assez vécu avec vous et je n’étais qu’une enfant. Cet amour je l’ai toujours senti, ressenti apprécié à sa juste valeur, et je te l’ai toujours rendu.
Je peux dire : “nous nous sommes tant aimés”, de ça je suis sûre.  
Et tu es mort. Dans une telle souffrance physique, je ne peux qu’imaginer ta souffrance morale, je crois que le mesure assez bien ce qu’elle a pu être. Elle m’amène, ta souffrance d’alors à une grande douleur à venir, je la vois tellement chez d’autres comme un écho.
Et tu es mort et cette disparition s’est noyée dans une suite de jours que j’ai vécus entre douleur, inconscience, colères … et j’ai ri, chanté, j’ai été heureuse. Non j’ai eu des instants de bonheur, de grandes joies, d’insouciance.
Tu es mort et pourtant tu ne m’as jamais quitté.
Tu es là, pour toujours, dans mon coeur, dans mon ventre, dans ma tête. Tu es devenu mon enfant. Ce soir.